Une amitié espagnole, roman
EAN13
9782246762812
ISBN
978-2-246-76281-2
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
297
Dimensions
20 x 13 x 0 cm
Poids
272 g
Langue
français
Code dewey
843
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Une amitié espagnole

roman

De

Grasset

Litterature Fra

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1

3 décembre 1936

Il avait devant lui une assiette de porcelaine très fine et quelque chose d'indéfini, de couleur brun foncé avec des taches, venait d'y être déposé par un serveur en gants blancs. Les fenêtres étaient hermétiquement fermées, on manquait d'air, ou plutôt – pensait-il – l'air était vicié. Luigi Pirandello, avec qui il avait si souvent mangé des crustacés Chez Emile, bien avant ses Six Personnages, venait juste de mourir, Edouard VIII avait fini par abdiquer, la Chambre avait adopté le régime des pensions après des semaines de discussions, et on avait perdu tout espoir de retrouver Mermoz et ses compagnons... Bon Dieu, quoi encore ?

Le déjeuner officiel dans la grande salle lambrissée du château de Gruissan, avec ses portraits de comtes et de ducs, était interminable, il n'en pouvait plus. Quelqu'un de mal intentionné, à la mairie ou peut-être aux cuisines, avait voulu lui faire goûter tous les plats de la région, sans doute pour l'étouffer, qui sait ? Cassoulet de Castelnaudary, ris de veau à la toulousaine, poularde à la languedocienne, confit d'oie et foie gras de la basse vallée de l'Aude, sanguette et, pour finir, becs-fins à la Saint-Gervais, oreillettes et kalouga. Il était écœuré, assez ! assez ! il aurait voulu hurler mais qui l'aurait entendu ? Le gros homme à la figure vérolée qui était assis en face de lui ne débitait que des sornettes, une sorte de Monsieur Homais, oui, quelque chose comme cela, comment pouvait-on sortir tant de sottises à la fois ? En plus, ses dents étaient gâtées et il postillonnait, c'était vraiment dégoûtant. Pis encore, tous les édiles de la région, maires du pays d'Aude et de l'Ariège, députés et sénateurs soi-disant de gauche, ceints de leur écharpe tricolore, s'étaient crus obligés de surenchérir sur les succès du gouvernement, alors qu'il savait bien, lui, l'extrême gravité de la situation. Tout foutait le camp, combien de temps pourrait-il encore tenir ? Il ne pouvait plus supporter cette hypocrisie, ces élus au sourire mielleux, ces faces de faux jetons, ces politiciens à trois sous qui fréquentaient ouvertement les bordels de Toulouse.

— Savez-vous, Président, que ce petit château fut fortifié par Louis XIII ? En effet, lors de l'un de ses voyages en Languedoc, il passa par Gruissan et remarqua la tour de guet qui, déjà, tombait en ruine, et il décida...

— Avez-vous remarqué, Président, que la plage de Narbonne est envahie par les algues dans sa partie la plus au sud ? Les pêcheurs se sont plaints que les travaux de déblaiement prennent trop de temps. Peut-être la préfecture...

— Pensez-vous, Président, que M. Auriol, s'il en a le temps bien sûr, pourrait examiner si les subventions accordées pour la construction de la route côtière pourraient être révisées à la hausse ? Après tout, il s'agit d'un problème...

— Vous a-t-on raconté qu'en 1296 Gilles Aycelin, archevêque de Narbonne et seigneur de Gruissan, acheta la part de seigneurie de Béranger de Boutenac, car il voulait...

Le comble du malaise avait été atteint lorsque Pierre Leroy-Duchêne, le maire de Carcassonne, un petit homme au teint jaune dont on ne comptait plus les malversations, un radical aux oreilles de cochon qui se dandinait sur le parquet ciré, s'était mis à raconter les progrès incroyables du tourisme dans sa ville après les fêtes du bimillénaire. Tout y était passé : les hôtels populaires avec l'eau chaude courante, le stade de football financé pour moitié par le département, le nettoyage des murailles avec un détergent miracle importé d'Angleterre (qui en plus ne coûtait pas très cher, il l'avait négocié directement avec un producteur de Liverpool qui s'appelait Boogey-Smith), les restaurants gastronomiques du centre-ville, la nouvelle piscine municipale avec système d'épuration de l'eau et un tapis spécial antiglissant... Lorsqu'il avait commencéà parler de l'inauguration du nouveau buffet de la gare de Carcassonne, qui pourrait compter jusqu'à deux cent vingt-sept personnes à déjeuner – à condition de se serrer, bien sûr –, l'invité d'honneur avait franchement montré des signes d'impatience, s'était passé la main sur le visage et avait regardé sa montre de gousset de façon ostensible.

Et la presse de Toulouse qui était là, oh la presse de Toulouse ! Elle tanguait et se bousculait dans le couloir et dans l'escalier, cette presse insidieuse manipulée par les frères Sarraut, cette vipère qui le haïssait et n'avait cessé de le harceler durant toute sa campagne de 29. Le représentant de La Dépêche, un homme à l'air patibulaire qui suait à grosses gouttes et sentait franchement mauvais, avait même osé quémander une interview. « C'est ça, pensa-t-il, qu'il attende encore longtemps, le pauvre type ! »

Après le déjeuner qui avait traîné jusqu'à trois heures et quart, après avoir serré des dizaines de mains moites, écouté des myriades de mots sans intérêt, il avait essayé d'écourter la visite au cimetière marin en prétextant une douleur soudaine à l'aine, oui, tout à coup, du côté droit, il s'était tordu en deux en grimaçant, avait évoqué la possibilité d'une hernie, mais en vain. Le maire de Gruissan, un vétérinaire dont c'était l'heure de gloire et qui tenait à ne pas la laisser passer, l'avait forcé malgré le froid à monter le chemin pierreux serpentant parmi les genêts, les pins parasols et les chênes verts, sans omettre une seule stèle de marin disparu en mer... Il en avait compté cinquante-deux ! Et de quel pauvre babillage le docteur des chiens et des chats ne l'avait-il pas assommé tout au long de la montée... Lorsqu'ils étaient enfin arrivés à la chapelle Notre-Dame-des-Auzils, n'y tenant plus, il avait argué de l'heure tardive et de la grande réunion qu'il devait tenir à Narbonne, et il avait réussi à se jeter la tête la première dans l'auto de la préfecture. « Partez, bon Dieu, partez vite ! » avait-il crié au chauffeur affolé. Celui-ci avait fait une embardée, et la Citroën avait disparu dans un nuage de poussière, poursuivie par les agents de la Sûreté nationale.
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