Jean T.

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La Maison
21,00
par (Libraire)
14 octobre 2019

À 25 ans, Emma Becker a décidé de travailler dans une maison close à Berlin, où elles sont autorisées – contrairement à la France - et considérées comme un "service public". Elle a d’abord passé deux semaines au Manège, un bordel plutôt sordide avant de se mettre au service d’un lieu plus accueillant et chaleureux, La Maison, pendant trois années. Elle affirme "J’ai été heureuse à la maison". On la croit en la lisant.
Emma Becker a fait des études littéraires à la Sorbonne et a lu Calaferte. Elle sait écrire et écrire bien et beau. À La Maison, elle devient Justine pour nous introduire dans ce lieu interdit et dresser une galerie de portraits tout à fait romantique. Elle met de la distance pour ne pas raconter la vie vie concrète des prostituées et l’esthétique de son écriture cache ce qui pourrait être glauque et indécent. Elle raconte le côté jouissif et positif du métier. La réalité est-elle vraiment ainsi ? Où alors, ça l’est dans certaines maisons closes allemandes, dans ce "bordel bourgeois".
Les femmes de La Maison ne semblent pas victimes. Ce sont "des femmes qui sont vraiment des femmes, qui ne sont vraiment que ça", qui ont choisi ce métier qu’elles exercent au mieux, avec des clients qu’elles choisissent parfois, jouant avec leur désir et simulant le leur - bien qu’elles l’éprouvent parfois réellement car "Enfin (…) on ne parle pas de robots" , ayant des gestes d’amour pour des hommes qui en manquent, qui sont seuls, qui ont une sexualité pauvre.
Emma Becker aborde par plusieurs angles la question de la sexualité simpliste des hommes qui vont au bordel "c’est facile de faire jouir un homme", et de la sexualité des prostituées : pourquoi font-elles ce métier ? Comment être prostituée et en couple "Peu importe combien de fois on baise avec d’autres, et peu importent les raisons, lorsqu’on le fait avec celui qui compte c’est comme revenir au port". Qu’est-ce qui leur procure de la jouissance : "Elle avait oublié le frisson qu’il y a à regarder un homme qui vous regarde et ne sait pas s’il vous aura. Qui l’espère. Qui prend son élan, tapi dans l’ombre" dit Justine à propos de Hildie qui va la nuit dans un parc, à la rencontre d’un homme qu’elle a choisi mais qu’elle ne connaît pas. Ces femmes "puissantes" sont des actrices, dit-elle "Potentiellement les plus grandes actrices. Une pute qui te donnerait l’impression de la posséder vraiment, une pute qui te ferait oublier ce qu’elle t’a coûté, c’est la quintessence de l’actrice, il n’en faut pas d’autre"

Ce livre est intriguant et dérangeant par la démarche volontaire de l’auteure, par le respect qu’elle manifeste à l’égard des "putes" de La Maison, par la complicité qu’elle a avec elles, par la dignité qu’elle leur donne. C’est un livre sur les femmes et sur les hommes, plein d’humanité. Et c’est de la littérature, car ce qu’elle raconte est moins important que la façon dont elle le raconte, que sa belle écriture à l’esthétique fort élégante.

Avant que j'oublie
par (Libraire)
14 octobre 2019

Une sœur et son frère se retrouvent autour de leur père à l’agonie, puis décédé. Après sa mort, elle s’occupe des obsèques, de faire le tri dans ses affaires dans sa maison vieillotte.
Ce roman est une autofiction -le père porte le nom de l’auteure. Il raconte un peu de la vie intime de cette famille où un père alcoolique et violent brutalisait la mère les soirs d’ivresse. Il confronte le passé et le présent pour faire le tri entre les apparences et la vérité des personnes. Car ce père violent et alcoolique devenu unijambiste à la fin de sa vie était aussi un père lecteur fréquentant le bouddhisme, un "un contemplatif fin mais gauche, gentil mais brutal, généreux mais autocentré, dévoré par l’anxiété et la timidité, incroyablement empêché. Un touriste de la vie". Il était en même temps un "monstre attachant" et un "ogre timide". L’homme a transmis sa violence à son fils qui n’a qu’une hâte, que les obsèques se passent au plus vite et au moindre coût, "il trouvait que les cercueils étaient trop chers" et que la succession soit liquidée au plus vite.
Pour sa fille, c’est plus complexe. Elle est agacée et en colère contre ce père dont elle se sent proche. Elle découvre, en triant ses objets et en lisant des lettres, le versant caché de sa personnalité, son affection pour ses enfants, ce qui lui permet de se réconcilier avec lui, puis avec son frère.
Ce roman exprime bien l’ambivalence filiale de la narratrice qui veut en finir, se séparer de son père et qui se découvre liée à lui par un amour dont l’absence serait une cruauté sans nom. L’écriture d’Anne Pauly rend compte de sa souffrance et de sa tristesse, mais n’évite pas des traits d’humour, des scènes cocasses (l’enterrement), des fous rires.
C’est un premier roman plein d’émotions, beau et juste.

La Chaleur
15,00
par (Libraire)
1 octobre 2019

Léonard, adolescent de 17 ans, passe ses vacances dans un camping de bord de mer, dans les Landes. Timide, solitaire et taciturne, l’adolescent n’est pas à l’aise dans ce camping où tout incite à être un campeur heureux. Il ne supporte pas la promiscuité, l’inconfort, les soirées avec des copains obligés, les animations du lapin rose. La veille du départ, Léonard assiste au suicide d’Oscar, un ado qu’il connaît vaguement, empêtré dans les cordes d’une balançoire. Il n’intervient pas. Désemparé, il décide de l’enfouir dans le sable de la plage, "c’était ça, la vraie bêtise" pense-t-il. Léonard est vite envahi par la culpabilité. Il voudrait que le corps soit découvert. À plusieurs reprises, il est sur le point d’avouer ce qu’il considère comme son crime. Mais au cours de ce dernier jour, il s’approche de Luce, ex-petite amie d’Oscar, une séductrice qui allume tous les garçons du camping, qui le séduit et lui fait connaître l’amour.
On ne passe que vingt-quatre heures dans ce camping qui suffoque sous la chaleur d’un soleil implacable, chaleur qui ajoute un malaise poisseux à une atmosphère sombre et inquiétante.
Le temps de la lecture, j’ai été partagé entre la crainte que Léonard dévoile son forfait et l’envie qu’il se libère en l’avouant. On ne peut rester passif devant la souffrance de cet ado solitaire et mal dans sa peau qui a commis un geste dont il n’a pas mesuré les conséquences.
Outre qu’il décrit très bien une forme du malaise adolescent, le roman pose la question de la responsabilité et du sens du comportement d’un ado qui se piège lui-même. Ce roman sombre et presque glauque est vraiment juste.
À 25 ans, Victor Jestin a brillamment réussi son premier roman.

La Clé USB
par (Libraire)
30 septembre 2019

Jean-Philippe Toussaint maîtrise à la perfection l’art de la construction dramatique. Le roman est si bien documenté sur le fonctionnement de la Communauté européenne, ce que vit Jean Detrez et les précisions sur la technologie blockchain sont si réalistes qu’on attend avec impatience de savoir si le héros va céder aux lobbyistes, dénoncer la magouille, se faire piéger ? Ça se passe comme dans les vrais et bons romans d’espionnage, avec ce qu’il faut de moments troublants, d’épisodes comiques, de pointes d’humour. Mais le roman est aussi plus personnel et intime lorsqu’il évoque son passé et lorsqu’il évoque la mort de son père. C’est un livre captivant où sourd une inquiétude sur l’avenir plus technologique qu’éthique, su la vitesse de la vie du monde.
Une très belle réussite à ne pas manquer !

Chroniques d’une station-service
par (Libraire)
23 septembre 2019

Avant de commencer à lire ce livre, se dire qu’une station-service n’est pas une épicerie ou une quincaillerie où il y a toujours à faire. Lorsque le client se fait rare, le pompiste peut s’ennuyer. Alors, "ce pompiste déphasé qui fait tout sauf gérer sa station-service" prend le temps de nous narrer ce qui constitue sa vie : ses clients, la jeune femme asiatique qui vient chaque jour acheter des chips à l’oignon, sa passion pour Baudrillard, ses recherches cinématographiques, ses rêves d’amour et d’érotisme, les films qu’il visionne, les remarques de son patron, les expos photos clandestines qu’il organise dans sa capsule, la baraque inhabitée qu’il surveille, le code qu’il découvre dans un livre…
Tout cela est narré dans presque 200 courts chapitres. Le pompiste jette un regard acéré sur le monde qui lui amènent ses clients, regard que son imagination débordante enrichit (ou travestit). L’écriture est inventive et vive, teintée d’humour, parfois acide.
Ce livre est une lecture agréable qui saura réconforter et distraire le lecteur qui vient de se taper un gros roman social d’une noirceur sans égale. C’est aussi un objet de curiosité en raison de sa construction. À découvrir.