Jean T.

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Eléna et les joueuses
par (Libraire)
17 septembre 2019

Dans ce roman qu’elle publie après onze ans de silence littéraire, Lolita Pille narre l’histoire d’Eléna, une jeune femme qui va à la rencontre de son fiancé, Ismaël, à la gare de Lyon.
Elena a arrêté le tennis qu’elle pratiquait comme sportive professionnelle de haut niveau. Subitement démotivée, n’ayant plus le goût de l’effort, n’ayant plus envie d’être toujours la rivale d’une autre, elle a arrêté sans se poser la question de son avenir. "Favorisée comme je l’étais, si j’avais réussi, je ne l’aurais pas dû à mes seuls mérites, par contre, je peux me glorifier de devoir mon échec à ma propre inconsistance".
Pendant une journée très chaude, alors que se déroulent des manifestations, elle discute avec ses amies pour savoir comment éponger ses énormes dettes en gagnant facilement et rapidement de l’argent. Eléna a été recueillie par une famille très aisée, les Chèvreloup, dont le nom aimante les discussions des filles. Elles vouaient une grande admiration à Catherine Chèvreloup qui a disparu sans donner de raisons ni de nouvelles. Une rumeur dit que "Catherine ne fait plus partie de cette famille", qu’elle a été bannie, une autre prétend "qu’elle vit chez Loulou, en Californie"… Eléna, qui a été très proche de Catherine, est restée blessée, déçue et amère face à la disparition de la sœur d’Ismaël, son désormais fiancé. En arrivant avec lui dans sa famille, elle saura ce qu’est devenue Catherine…
Il n’y a pas de début dans ce livre, le lecteur est jeté dans l’histoire dès la première phrase et découvrira peu à peu les personnages du roman. Il décrit un monde où les êtres humains se cachent derrière des apparences, où la richesse indique une vie réussie, où la vérité n’est pas dite, où des rumeurs en tiennent lieu et place, où la violence est de règle, un monde infernal de solitude et de dépendances.
L’écriture de Lolita Pille est singulière. Il y a à la fois des discussions de filles quasiment retranscrites en mode oral, des références littéraires, des évocations bibliques, des descriptions très littéraires et stylées. L’esthétique du texte est à la fois moderne, classique et même antique.
Cette écriture finalement très moderne est assez déroutante et ne plaira pas à tous les lecteurs. Mais nul doute que l’auteur de "Hell", énorme succès que la critique a encensé puis violemment critiqué, qu’elle a publié lorsqu’elle avait dix-sept ans, est bien une écrivaine.

Les Actes
19,90
par (Libraire)
9 septembre 2019

Ce roman atypique met en scène une notaire atypique. Claire Castaigne a trente-deux ans, est née dans une ferme de Bourgogne, roule à moto, fait de la boxe, porte des tatouages, lit Marguerite Duras en déjeunant seule plutôt qu’avec ses collègues, téléphone beaucoup, vit seule, passe parfois une nuit avec un homme qu’elle a choisi sur un site de rencontres.
Elle a été embauchée dans une prestigieuse étude sise rue de la Paix à Paris. Au travail, elle apparaît comme une notaire efficace, qui ne s’en laisse pas compter, sérieuse, non dépourvue d’ambition. Dans cette étude très hiérarchisée où les hommes ont le pouvoir, où l’on se coule dans le moule, elle suit les règles qui sont les siennes, : être loyale et honnête, travailleuse, rester humaine, " il faut aider le client. C’est notre rôle de notaire! C’est le service public! On n’est pas qu’une caisse d’enregistrement".
Dans une étude de notaires défilent des gens très divers qui ont beaucoup d’argent ou seulement un peu, une succession à régler, un pacs à conclure, un divorce en cours, un testament à rédiger, un enfant à reconnaître. Les scènes de vie que Cécile Guidot nous fait voir sont parfois émouvantes, parfois fort drôles.
Dans cette étude qui tient à son prestige et comme dans toute entreprise, il y a des personnes plus ou moins sympathiques, des luttes de pouvoir, des mesquineries, des jalousies. L’argent y joue un rôle majeur dans la reconnaissance de la valeur professionnelle, ce qui peut pervertir le sens et les valeurs de la profession. .
Claire Guidot aurait pu se contenter d’évoquer les actes qu’effectue le notaire. Au contraire, elle nous plonge dans ses dossiers, les décrit en détail, on suit son raisonnement et celui de ses personnages. C’est parfois un peu compliqué et cela donne une certaine froideur à son roman, mais c’est instructif.
La vie dans une étude est plus palpitante et romanesque qu’on ne l’imagine !

Une bête au paradis
18,00
par (Libraire)
9 septembre 2019

Un écriteau indique "Vous êtes arrivés au Paradis". Il ne faut pas s’y fier, le Paradis est une ferme qui réclame des bras, de la sueur et des efforts pour que le travail soit fait, à un tel point qu’on pourrait dire qu’elle est l’enfer.
C’est là que vit Émilienne, une femme qui parle peu, travaille beaucoup, est respectée et a une autorité naturelle. Elle emploie un commis, Louis, qui s’était réfugié auprès d’elle un jour que son père l’avait trop cogné et qui y est resté. Ses petits-enfants, Blanche et Gabriel, y vivent depuis que leurs deux parents sont morts dans un accident de voiture. Autant Blanche est volontaire, décidée, puissante, autant Gabriel est rêveur, mélancolique, effacé.
Alors qu’on tue le cochon, Blanche a décidé de s’offrir à Alexandre, son amoureux, dans sa chambre du Paradis. Ce qui n’est pas du goût de Louis qui n’apprécie pas du tout que Blanche choisisse de "s’enfoncer dans la peau d’un autre garçon que lui". Pour Blanche, Alexandre est l’amour de sa vie, celui avec qui elle vivra au Paradis. Mais le beau jeune homme est ambitieux et rêve d’argent vite gagné. Quand il annonce son départ pour l’étranger, Blanche se sent trahie, dévastée, brisée. Louis, par contre, s’en réjouit et garde l’espoir de prendre la place de l’amant disparu. Blanche continue de l’attendre et douze ans plus tard, quand il revient, s’illusionne et croit que que la belle histoire reprend. Son bonheur sera court…

Ce roman est un huis-clos où quelques personnages sont emprisonnés dans la ferme du Paradis. Les sentiments sont exacerbés, qu’il s’agisse de l’attachement d’Émilienne à Blanche et au Paradis, de la colère inextinguible de Louis, de l’amour de Blanche pour Alexandre, de sa passion pour le Paradis, de sa colère et de sa vengeance. C’est un roman rural qui montre l’attachement à la terre, l’âpreté de la vie des paysans dans une ferme qui réclame leur force avec constance. Mais c’est surtout un roman noir, violemment noir, tragique, une histoire de taiseux, d’amour et de désirs empêchés, de vengeance. Une histoire de femmes, des fermières dont les corps se sont adaptés à la dureté de leur condition : "Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elle s’appuyaient sur ce corps pour rester debout", "Les années avaient étiré ses doigts [de Blanche], tronçonnés par les travaux quotidiens, ses mains ressemblaient désormais à deux grandes serres à cinq crochets, d’une vigueur sans pareille. La peau du dessus, plus foncée qu’en n’importe quel endroit du corps, se tachait déjà d’empreintes brunes, minuscules. Cicatrices, coups de soleil, entailles, blessures sans importance, les mains de Blanche avaient été sculptées par les pattes, les sabots et les serres."
Cécile Coulon a une façon bien à elle d’écrire superbement, avec une économie de mots, avec sécheresse. Elle explore le tréfonds de ses personnages, décrit avec poésie les paysages, mène à son terme sans faiblir cette histoire tragiquement charnelle.
De la belle œuvre !

Soif

Albin Michel

17,90
par (Libraire)
3 septembre 2019

Dans son 28e roman, Amélie Nothomb fait Jésus raconter sa passion quelques heurs avant la mort de son corps sur la croix. Car l’écrivaine fait parler un Christ très incarné et le lecteur est de bout en bout dans la tête de Jésus, dans son corps, dans sa chair. Rien ne nous est épargné de sa souffrance, de la douleur physique, mentale et morale, de l’arrachement à la vie humaine et à l’amour de Madeleine, car "l’amour est une histoire et il faut un corps pour la raconter". Il nous fait part aussi des doutes qu’il éprouve envers son Père : "j’occupe en ce moment une place qui va obséder l’humanité pendant des millénaires. […] aucune crucifixion n’aura jamais pareil retentissement. Mon père m’a choisi pour ce rôle. C’est une erreur, une monstruosité."
Amélie Nothomb use de sa liberté d’écrivaine pour raconter "son" Jésus en s’appuyant sur sa connaissance des textes évangéliques et en se fondant sur sa propre spiritualité. Elle n’hésite pas à attribuer au Nazaréen des propos qui, au plan théologique, sont pour le moins très audacieux ! Cependant, certaines de ses audaces peuvent retenir l’attention, j’ai choisi le moment où le Crucifié meurt : "Il m’est donné d’entrer dans l’autre monde sans rien quitter. C’est un départ sans séparation. Je ne suis pas arraché à Madeleine. J’emporte son amour là où tout débute. Mon ubiquité a enfin une signification : je suis à la fois dans mon corps et hors de lui. Je lui suis trop attaché pour ne pas laisser en lui une part de ma présence."
Son texte a le mérite d’affirmer que la foi est une soif, un besoin, une recherche, qu’elle est irrationnelle : "Comment sait-on qu’on a la foi? C’est comme l’amour, on le sait. On n’a besoin d’aucune réflexion pour le déterminer" , "ce que vous ressentez quand vous crevez de soif, cultivez-le. Voilà l’élan mystique", "Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu."
À notre époque, Amélie Nothomb ne risque pas d’être lapidée en raison de ce son texte, lequel est bien en avant de tous les intégrismes et de tous les conservatismes. Elle a le mérite de renforcer son universalité , de montrer que les Évangiles ont ouverts à l’interprétation, de montrer que Jésus n’a jamais aimé la souffrance comme en témoignent ses miracles de guérison.
Ce qu’a écrit Amélie Nothomb n’est pas facile, elle dit d’ailleurs être sortie épuisée de son écriture. Avec "Soif", elle a pris un risque et nous offre un de ses plus grands romans. En refermant le livre, on continuera à se demander si Jésus aurait pu penser ainsi ou si ce texte est seulement le ressenti très personnel de l’écrivaine...

Tout le bleu du ciel
par (Libraire)
31 juillet 2019

Donc, ces deux jeunes personnes qui ne se connaissent pas se lancent dans un voyage qui va les mener dans de jolis villages des Pyrénées. Si on sait ce qui a déterminé Émile, on ne sait rien de ce que fuit Joanne qui semble blasée et indifférente à tout. On l’apprendra au fil du passé vers lequel l’auteur nous ramène régulièrement. On découvrira d’où vient la force qui lui permet d’être fidèle à sa promesse de rester avec Émile, même lorsqu’il aura oublié qui elle est : "C’est une promesse que je te fais, ou plutôt… plutôt un engagement que je prends… pour que tu sois certain que je suivrai tes instructions jusqu’au bout, que je protégerai ta liberté coûte que coûte, que je veillerai sur toi jusqu’à la fin…". Une fin inattendue, imprévisible...
Ce roman est un roman de voyage, non seulement parce qu’il y a un camping-car, mais parce qu’il nous emmène dans de beaux endroits : Mosset, Aas, Lescun, sur le sentier des Muletiers qui monte au Pic du Midi de Bigorre. Un voyage qui provoque de belles rencontres, pleines d’humanité.
C’est aussi le récit d’une maladie dont on suit l’évolution, d’abord des étourderies, puis des oublis, des black-out de plus en plus importants, jusqu’à l’oubli du présent, la confusion totale. C’est dit sans froideur et sans pleurnicher. Et au moyen de ce récit, l’auteure aborde la question du sens de la vie quand on se sait condamné, du droit de décider de sa vie – et de sa mort - tant qu’on a encore la faculté de choisir, et du respect de ce choix.
Il faudrait citer les nombreux autres sujets qui émaillent ce roman : les carnets qu’Émile et Joanne rédigent, les lettres, la méditation de pleine conscience, la vie avec un enfant autiste, l’écologie, l’entraide dans l’éco-hameau, la fidélité… Ils ne s’entassent pas, ils sont là parce qu’ils font partie de la vie des personnages.
Lire ce gros et original roman, c’est faire un beau voyage à la rencontre de deux personnages qui resteront longtemps dans notre mémoire. Ce n’est pas un roman triste, au contraire, il célèbre la vie, l’amour, la nature, la résilience, l’espoir, et il est servi par une écriture fluide et maîtrisée..

Il m’a fait me souvenir de ce passage d’un roman de Pierre Bottero (Ellana, l’Envol. - Rageot éditeur) : "La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possiblité de grandir, de comprendre, d’apprendre".