La règle du jeu nº18
EAN13
9782908656176
ISBN
978-2-908656-17-6
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Revue La Règle du Jeu
Nombre de pages
252
Dimensions
22 x 15 cm
Poids
298 g
Langue
français
Fiches UNIMARC
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La règle du jeu nº18

Grasset

Revue La Règle du Jeu

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L'ÉPOQUE?>YANN MOIX?>Auschwitz et les Lumières¦ Personne, on le sait, n'est jamais revenu d'Auschwitz. Et personne, jamais, n'en reviendra. Il suffit, pour s'en persuader, d'écouter Primo Levi, de lire ses cris sourds. Il suffit d'enregistrer le nombre de suicides qui, jusqu'à Bruno Bettelheim, ont montré qu'il n'y avait pas d'« après-Auschwitz ». Des rescapés, oui. Des survivants, non.
Fait unique dans l'Histoire ? Événement sans précédent ? Auschwitz n'est ni un fait ni un événement. L'événement est, par définition, intelligible : on reconnaît en lui l'avènement d'un sens (ou du moins s'efforce-t-on de lui en attribuer un). Mais Auschwitz ne fait pas sens. Auschwitz ne se mesure pas à l'aune des modèles historiques, politiques, anthropologiques : il détruit les instruments de mesure. Il est cette particule de l'Histoire qui, comme en mécanique quantique, ne serait mesurable, évaluable, compréhensible qu'à la seule condition que nous ne la mesurions, ne l'évaluions pas. Auschwitz marque-t-il l'échec des Lumières ?
On entrevoit le cercle vicieux : introduire Auschwitz dans l'Histoire nous permet d'en reconnaître la singularité, mais nous prive d'instruments d'étude appropriés. Un peu comme la relativité générale, singulière lorsqu'on en parle en termes classiques, devient « normale » dès lors qu'on trouve les outils mathématiques adaptés.
Mais que seraient les « outils » théoriques pour penser la Shoah dans son exceptionnalité ? Les sciences humaines ne se réduisent pas à de pures questions de formalisme.Une manière de réfléchir sur Auschwitz est donc d'essayer de le penser comme une rupture historique, c'est-à-dire comme terme final d'une continuité (supposée) qui lui serait antérieure. Encore faut-il prendre une période qui satisfasse la nature de l'Histoire.
La question : « Auschwitz marque-t-il l'échec des Lumières ? » est l'une des possibilités qu'offre l'Histoire pour penser la Shoah.
Car la rupture, ici est évidente : comme négation de la notion d'individu, Auschwitz est négation des Lumières. Ce qui n'empêche pas que faire d'Auschwitz « l'échec » des Lumières présuppose un processus téléologique sans doute abusif.
Les Lumières exaltent la notion d'individu. Ainsi font-elles l'apologie des libertés individuelles, terreau de la Constitution de 1791, et véritable contexte au futur épanouissement du libéralisme. Le propre des Lumières, surtout, est d'établir le respect de la personne physique et morale, c'est-à-dire d'unir, autant par la philosophie que par les lois, le corps et l'esprit. L'idée se fait jour que la liberté passe par cette finalité-là : le respect de l'individu libre. Liberté de penser, liberté de créer, liberté d'être soi dans son rapport aux êtres et aux choses.
Or, le propre d'Auschwitz est d'avoir brisé cette équivalence, cette « coexistence pacifique » entre l'individu moral et l'individu physique. Le présupposé naïf de l'idéologie nazie repose sur ce terrible théorème : anéantir physiquement, c'est anéantir moralement.Assassiner l'individu, c'est là le meilleur moyen de faire taire son âme. C'était se tromper lourdement tant la personne morale, et c'est sans doute la première leçon de la Shoah, parvient, étrangement, à offrir une forme de résistance, notamment via la mauvaise conscience du bourreau, qui survit à la personne physique.
À Auschwitz, c'est donc l'individu physique qu'on « liquide » en premier lieu. D'abord en niant sa liberté : Auschwitz est un « camp » ; on y est enfermé. (Mais il est d'autres barbelés, virtuels, qui tissent autour de la réalité de l'internement une « nouvelle réalité », un monde virtuel, où l'on promet ce que l'on nie : Arbeit macht frei. Auschwitz, dès l'entrée, se définit comme possibilité de sortir : l'individu est prisonnier du mensonge. Il entre dans un univers où rien n'est fiable, où aucune valeur connue n'a plus droit de cité.)
La première manière de nier physiquement l'individu, à Auschwitz, se fait par le nombre : la seule entité reconnue est le groupe. Ainsi, on appartient à telle section, on couche dans tel bloc. L'individu est consubstantiel au nombre, il n'existe qu'en tant que partie assujettie au tout. D'où cette conséquence : le déporté est indiscernable. Chaque individu devient substituable à un autre, et ainsi de suite. Nous sommes chez Sade, le Sade irrespirable des Cent Vingt Journées, où les corps n'existent que rassemblés, amassés, regroupés et objectisés (tels des bouteilles identiques en réserve qu'on choisirait indifféremment). Sade, à la fin, ne désigne plus les corps que par des lettres : « A fait ceci à B qui fait cela à C. » Cette substituabilité tue d'abord l'individu physiquement Nul n'est repérable ; uniformité absolue ; nul ne se déplace seul ; même les femmes, avec leurs crânes rasés, sont difficiles à distinguer des hommes.
Deuxième manière de nier l'individu physique à Auschwitz : « l'animalisation » de l'homme. Les Juifs sont assimilés à des « rats », on parle de « nuisance » (cf. Hitler dans Mein Kampf). D'ailleurs, les « médecins », à Auschwitz, ne se livrent-ils pas à des expériences sur leurs victimes ? Ne les considèrent-ils pas comme de vulgaires animaux de laboratoire ?
Enfin, en dernier ressort, la personne physique est bien évidemment niée par l'assassinat pur et simple.
La seconde façon de nier l'individu, à Auschwitz, est de nier, après la personne physique, la personne morale. La liberté de penser, de s'exprimer, est évidemment proscrite.
La dignité devient par ailleurs un concept vide de signification : vexations, humiliations publiques sont le quotidien de cet univers où l'on se déplace, le plus souvent, nu.
L'équité n'existe pas plus. Il n'y a plus de corrélation intelligible entre la cause et son effet. Toute règle, pour la victime, semble aléatoire (elle l'était), absurde. La loi, à Auschwitz, c'est l'arbitraire. Mais de l'arbitraire réglementé, millimétré, organisé. C'est le véritable cynisme de cet univers que de briser les relations « classiques » entre un acte et ses conséquences.L'échelle de gravité des « fautes » ne repose sur aucune réalité. Une miette de pain oubliée dans un dortoir peut entraîner l'exécution immédiate de toute une chambrée. La « loi » du camp est disproportion permanente : l'héritage des Lumières est loin.
Auschwitz, d'ailleurs, abolit jusqu'au temps, dont on connaît les rapports, ténus, avec la liberté humaine. Les durées se dilatent, les saisons s'oublient, le temps humain ne se règle plus sur la nature : sommeil aléatoire, nourriture rare. Le temps se déforme car la vie se transforme, peu à peu, en attente de la mort.
La famille, enfin, est disloquée, séparée : l'individu perd ses repères cosanguins. Il est nié dans son rôle social (père ; mère...). Il n'existe plus en tant que tel. On lui retire toute fonction en prenant les siens « en charge ».
Tel fut le terrible but poursuivi par Hitler : la mort d'un peuple par la mort des individus qui le composent. Négation de la liberté, négation de la morale, négation de l'individu.
En cela, Auschwitz, en instituant le crime, en planifiant l'assassinat, en niant, autrement dit, tout l'héritage des Lumières qui ont fait de l'individu le lieu de la liberté morale, représente une rupture inédite dans l'histoire de l'humanité. Oui, les Lumières sont mises en échec à travers Auschwitz. Mais peut-on pour autant faire d'Auschwitz ce qui marque l'échec des Lumières ? Peut-on soutenir la thèse d'un processus téléologique qui commencerait avec les Lumières pour s'arrêter avec Auschwitz ?Car soit la question a un sens, et on peut tenter d'y répondre, soit Auschwitz est un « accident de l'Histoire », et le mettre en relation, de quelque façon que ce soit, avec les Lumières, s'avère purement artificiel et arbitraire. Ce qui importe, c'est de savoir ce qui a rendu Auschwitz possible. Car, plus que les Lumières, Auschwitz ne marque-t-il pas d'abord l'échec de l'Humanité et de la nature humaine ?
Sur le concept d'accidentalité de la Shoah, l'historiographie est divisée. Si, pour certains, à la lecture de l'Histoire, l'extermination aveugle et organisée des Juifs restait imprévisible, elle apparaît inéluctable pour d'autres, inscrite dans l'histoire allemande. Notons q...
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