Les lois de l'économie, roman
EAN13
9782246762614
ISBN
978-2-246-76261-4
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
201
Dimensions
18 x 11 x 0 cm
Poids
168 g
Langue
français
Code dewey
843
Fiches UNIMARC
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Les lois de l'économie

roman

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BERNARD GRASSETLES LOIS
DE L'ÉCONOMIETANCRÈDE VOITURIEZÉditions Grasset & Fasquelle1Quand on lui demande pourquoi il méprise tant l'argent, Cortès cite volontiers Montaigne selon lequel le profit de l'un est le dommage de l'autre. Il se fait de la finance l'idée d'un monde exotique et sans pitié, hermétique aux meilleures aspirations de l'homme, une sorte d'Amazone s'écoulant sans bruit, impénétrable et grouillant de vie. Il se tient à bonne distance de son cours ; il sait que des poissons voraces y engraissent et le lorgnent avec appétit. Ce dramaturge superstitieux, convaincu des vertus de l'effort et du mérite, a eu sur les planches quelques audaces. Conscient de la part de chance qui est entrée dans ses succès, il est parvenu à accumuler en peu d'années une richesse respectable. Dérouté par la combinaison de calcul et d'imagination, de précaution et de témérité, qui caractérise le tempérament de son client, son banquier a finalement renoncéà faire croître la fortune de Cortès par des placements aux rendements mirobolants ; Cortès en effet refuse d'être rémunéré au-delà des proportions de son seul talent. C'est sur ces principes austères d'économie qu'il est parvenu aujourd'hui à acheter un nouvel appartement.Dans un immeuble haussmannien d'un arrondissement de Paris où ceux-ci se font rares, l'appartement déploie au troisième étage tout le confort et l'hospitalité des grands appartements bourgeois, sans avoir été, depuis sa construction, morcelé au gré des héritages. Un hall d'entrée fastueux, aux murs recouverts de miroirs, vous accueille comme dans un château. Le salon est spacieux, percé de quatre fenêtres ; quant aux deux chambres, certes petites en proportion de l'ensemble, elles n'ont pas vocation àêtre un lieu de visite prolongée. Cortès prétend du reste qu'il passe peu de temps au lit, qu'il soit ou non accompagné d'une amie. Il aime le travail, même s'il sait être voluptueux. Un petit bureau, dans la tourelle d'angle qui donne sur le croisement de la rue du Louvre et de la rue de Rivoli, lui permettra d'écrire tranquille, chez soi et en même temps comme en suspension au-dessus de l'agitation de la ville.Le montant de la transaction, après une négociation de pure forme à laquelle Cortès ne s'est plié que de mauvaise grâce, ne nous est pas connu. Cortès répugne à divulguer, même à ses plus proches amis, le volume exact de ses dépenses. L'estimation la plus vraisemblable est celle d'un prix de l'ordre de 2 millions d'euros.Son bien acquis, les clefs en poche, Cortès sort se promener dans le quartier. Il se grise au bonheur, trompeur et fugitif, d'être maintenant propriétaire des monuments qui l'entourent. Après une station méditative sur un banc du Palais Royal, où il rend grâce à la bonne étoile sous la protection de laquelle il a conscience d'être né, il emprunte la rue Saint-Honoré pour se rendre chez Verlet, le meilleur endroit de Paris, affirme-t-il, où déguster un café. Reconnu par le vendeur à l'entrée, qui derrière une balance achève une pesée, il salue d'un hochement de tête, marche entre les sacs de caféà gauche, les tables à droite, et monte à l'étage s'asseoir contre l'arcade d'une fenêtre. Un serveur chinois lui présente la carte, Cortès l'ignore et passe commande de deux tartines accompagnées d'un :— Blue Mountain.Suivi d'un :— Grand Shan de Birmanie.Dont l'arôme le décevra un peu. Son petit déjeuner achevé, il consulte l'heure, se dit qu'il est temps pour lui d'interrompre ses rêveries sans quoi il risque de manquer la vente aux enchères qui pique sa curiosité et à laquelle il s'est promis d'assister. L'addition lui parvient, recoquillée sur une soucoupe en forme de feuille de thé. Avec une indignation sélective, qui oublie que l'inflation spéculative a d'abord saisi comme une fièvre l'immobilier, puis le crédit, puis le blé, cet homme qui vient de dépenser une fortune pour son nouvel appartement s'exclame :— Mais cela a encore augmenté !A sa décharge, la tartine de pain beurrée a pris près de 50 centimes d'euros en quinze jours ; quant au café, il vous en coûte maintenant presque aussi cher pour un Blue Mountain que pour un Shan produit par les bons soins de la junte birmane et de l'économie planifiée.— A désespérer de l'économie de marché, se plaint Cortès.— Tous les prix des matières premières flambent, monsieur, explique le serveur en lui rendant sa monnaie.Cortès ne laisse pas de pourboire, empoche les pièces, puis il descend, et avec un regard soupçonneux pour les sacs replets et ventrus qui lui font une haie et semblent contenir l'énorme rire de celui qui vient de faire une bonne affaire sur le dos d'un novice, cet habitué sort de chez Verlet et se dirige à pied vers les salles des ventes de l'hôtel Drouot.Voilà Cortès installé dans la salle des ventes. C'est ce personnage élégant, assis au dernier rang, ceint d'une écharpe de soie et qui de la main gauche coiffe sa calvitie naissante ; il tient un chapeau de feutre posé sur les genoux. Il s'est assis et consulte le catalogue. Cortès est bel homme ; ou plutôt, on devine qu'il plaît aux femmes, quoiqu'un esprit grincheux puisse objecter qu'il les séduit davantage par des caractéristiques qui lui échappent, telles que son âge, une corpulence d'homme mûr, et la belle coupe de ses vêtements, que pour des qualités intrinsèques ; et si l'on devait spéculer sur sa valeur à l'avenir sur le marché de l'occasion, dans le cœur des femmes, on pourrait tout autant affirmer que sa beauté progressera avec l'âge, ou s'écroulera très vite ; quelques signes de fatigue marquent son visage et l'affaissent un peu ; des traits plus épais qu'il n'y paraît au premier abord vous placent dans l'embarras de savoir si le millésime de sa figure en fera l'égal d'un dieu ou un vilain vieux à la cote merdique.
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