Auteur academy, roman
EAN13
9782246758716
ISBN
978-2-246-75871-6
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
356
Dimensions
20 x 14 x 0 cm
Poids
358 g
Langue
français
Code dewey
843
Fiches UNIMARC
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Acte I?>Ad augusta per angusta1?> Premier jour de 10 heures à 11 h 30 - La découverte?>Je me suis retrouvé là, par hasard. Un timbre et des mots jetés à la diable, par jeu plus que par défi, m'ont propulsé sur l'île de Nikos. 26°09' de latitude Est, 37° 15' de longitude Nord, c'est-à-dire que ce petit bout de terre de six kilomètres carrés flotte à la frontière de la mer Egée et Icarienne entre Amorgos et Patmos, entre les Cyclades et le Dodécanèse. Certains guides touristiques la rattachent aux Cyclades, d'autres au Dodécanèse, mais la plupart du temps on l'oublie. Une île perdue au milieu des mythes où il fera bon attendre la gloire ou la fin des temps.Nous étions treize à poser ce matin le pied sur le débarcadère, treize conquérants de l'inutile. La production s'était privée d'un beau symbole, douze candidats pour douze mois et autant de travaux herculéens ou de muses; par inadvertance ou par provocation, nous étions un de plus. « Un de trop », aurait dit ma mère. La production n'était pas superstitieuse et le mauvais présage planait très haut dans le ciel azur; « L'un d'entre vous mourra dans l'année », aurait ajouté ma mère. Bref, nous étions treize académiciens et nous avions gagné le droit d'être reclus pendant un an, dans un monastère grec. Cent vingt-cinq caméras nous filmeraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre alors que nous essaierions d'écrire un livre. Passionnant.Le directeur nous accueillit sur le quai avec la chaleur d'un croque-mort. La distribution était réussie : un visage aciculaire, une bouche comme un chas d'où tombent de petits mots piquants, le tout monté sur un corps filiforme telle une sculpture de Giacometti, un « i » les pieds soudés au socle. Visiblement peu à l'aise en public, il alluma une cigarette pour se donner une contenance. On aurait dit un nourrisson tétant son biberon, question de survie. Sa main libre, affranchie du reste du corps, cherchait à se dissimuler dans la poche de sa veste, donnant à la silhouette un caractère dégingandé et ridicule. Il déclama sa tirade dans l'indifférence générale :– Bienvenue, je m'appelle Monsieur Malataverne, directeur, monastère, caméras, respect, effort, tolérance, communauté, questions ? Non ? Bon courage.Et il se retira derrière un nuage de fumée. Rideau.
De ce discours, je retins deux informations essentielles : l'émission n'avait pas encore débuté puisque le directeur fumait et j'aurais dû mettre un chandail car le fond de l'air était frais en cette matinée d'avril. Tandis qu'il s'éloignait, son assistante jusqu'alors appuyée contre le mur sortit de l'ombre et offrit son teint pâle à la lumière. Elle avait de longs cheveux noirs tirés en chignon, des lèvres carmin et les yeux bleus; un subtil mélange de rigueur et de professionnalisme. Assistante à vingt-cinq ans, elle serait à coup sûr, directrice avant la trentaine. Elle menait sa vie au pas de charge, se présenta en quatre mots : « Mon nom est Rebecca », et telle une conférencière nous fit visiter le monastère en moins d'une heure.Je vous épargne l'historique du lieu, la fondation par Alexis Comnène au XIe siècle, les règles de Basile, et tel tableau pièce unique de l'art byzantin. D'autant que je n'ai pas vraiment écouté, perdu quelque part entre la cuisse et le mollet gauche de notre guide. Elle portait des chaussures à talons qui étiraient ses muscles jusqu'à la grâce, aussi je l'imaginais sans son tailleur, sa crinière lâchée et ses lunettes d'écaille sur ma table de nuit. Elle me rappelait ces bibliothécaires strictement austères en public et fatalement belles en privé. La confrontation de ces contraires dans la même femme décuplait son pouvoir érotique. J'avais l'impression d'être le seul à ressentir sous cette jupe et cette veste grise, des pulsions sexuelles déchaînées.
Je résume donc la géographie des lieux. Accroché à la seule montagne de l'île, l'ensemble monastique est conçu comme une petite ville. Il est ceint de hauts remparts, percés d'une seule ouverture, une grille donnant sur une cour pavée où siège une église en forme de pâtisserie. Contre les remparts nord s'appuie un bâtiment à deux niveaux, on y entre par une porte monumentale en bois sculpté de je ne sais plus quelle époque. Devant nous un escalier digne de la bibliothèque Laurentienne. A gauche s'ouvre une salle aux dimensions titanesques, peut-être trois cents mètres carrés sous cinq mètres de plafond doré. Si nous étions dans un château ce serait la salle de bal mais nous sommes dans un monastère, ce n'est que le réfectoire. Tout en longueur, il s'achève en demi-cercle à la façon d'une abside richement décorée.
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