Le drapeau de Picasso, roman
EAN13
9782246757719
ISBN
978-2-246-75771-9
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
190
Dimensions
20 x 13 x 0 cm
Poids
248 g
Langue
français
Code dewey
843
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Le drapeau de Picasso

roman

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Grasset

Litterature Fra

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Lorsqu'ils nous invitaient à venir les voir chaque été sur la Côte d'Azur, nous acceptions surtout pour la mer, la plage, le soleil. Nous n'étions pas conscientes de la chance qu'ils nous offraient. Nous aimions nous allonger sur le sable, nous promener sur les jetées, respirer l'air marin et croire que la vie nous appartenait. Mais moi je préférais l'ombre à la lumière et, à ces brûlantes et éclatantes journées d'une saison qui, finalement, ne me ressemble pas, les longues soirées. Quand nous étions assis tous les cinq sur le balcon, sous le store orangé à peine relevé, à cette heure plus douce, tandis que son bord dentelé se balançait avec la brise. Alors tout se révélait, dans la pénombre.Nous aurions pu rester là une bonne partie de la nuit, devant la table pas encore desservie, où voisinaient les restes de jambon, melon, fruit – coutumière collation du soir. Albert, assis tout au bout, se taisait, après nous avoir abreuvées de ses récits de voyages, et des réflexions qu'ils lui inspiraient – réflexions sur un « ailleurs » toujours meilleur, et prétextes à des pensées politiques ou même philosophiques d'où nous apprenions qu'il aurait dû vivre là-bas, dans ces pays d'Orient, tel un sage vêtu d'un peignoir de soie, marchant pieds nus et lisant : une vie dont nous entrevoyions l'attirance presque physique qu'elle exerçait sur lui.Nous savions bien, nous les trois adolescentes venues séjourner chez eux, qu'il y avait un secret, ici. Entre elle et lui, qui nous avaient si gentiment invitées, croyant sans doute qu'on ne voyait rien. Mais si, nous voyions. Je n'oubliais jamais – même si je l'avais voulu – que le visage d'Albert n'était pas le sien. Et que s'il partait si loin, c'était pour oublier ce visage défiguré. Le monde est vaste, songeais-je tandis que je faisais semblant de l'écouter. Les paysages, les montagnes, les cieux, le désert... N'étaient-ce pas autant de raisons pour désirer demeurer en vie ? Même avec un visage détruit ? Regarder, découvrir, s'étonner. Ouvrir son regard au lieu de le refermer sur soi. Tout, plutôt que le miroir.Maintenant il achevait de boire à petites gorgées sa bière brune, tandis que l'ombre aimée et attendue achevait, elle, de grignoter les traits de son visage. Lent et minutieux travail auquel il semblait, par son immobilité et son silence, rendre grâce.
Et elle, assise à l'extrémité opposée. Ayant eu la délicatesse de laisser, comme elle le disait, « la belle vue aux invitées », puisqu'elle avait la chance d'en profiter toute l'année ! Elle avait reculé sa chaise du bord de la table et allongé ses jambes bleuies de varices sur un tabouret, attiré à elle nonchalamment de son pied nu, aux ongles faits. Je quêtais, dans ce calme apparent, toutes les paroles refrénées à l'égard d'Albert, paroles de rage ou de supplication qu'elle avait la pudeur de nous épargner dans le souci presque désuet – et combien appréciable – de laisser aux vacancières un peu de légèreté. Légèreté ! Comme nous étions légères en effet. Promptes à rire, ou à bâiller lorsque le récit des voyages d'Albert nous ennuyait, promptes à nous moquer aussi. Oui, il nous est arrivé de nous moquer de Gina à cause de son accent du Midi, un de ces soirs où, s'appuyant au dossier de la chaise avec un soupir d'aise et croisant les bras sur sa poitrine, elle avait lancé d'une voix apaisée : « On est bien ! » Elle prononçait « On est bieng ! » et nous avions le fou-rire. Pourquoi se sentait-elle si bien ? Parce qu'il s'était enfin tu ? Parce que la nuit venait et qu'à un moment il faut bien que les combats cessent ?Silencieuse, face à lui qui avait tant parlé. Comme si elle avait l'idée – et n'avait jamais cherché à en changer, dans une sorte de méfiance vis-à-vis d'elle-même – que ce qu'il disait était mille fois plus intéressant que tout ce qu'elle aurait pu exprimer. Elle avait d'ailleurs à peine écouté, partagée entre indignation et lassitude. Car de quel droit s'était-il mis à parler de ses voyages ? Alors que nous étions dans sa maison du boulevard de la Mer, rassemblés par ses soins à elle, la maîtresse de maison, qui avait apporté la collation froide sur la table... Pourquoi semblait-il prendre plaisir à lui rappeler par le récit de ses voyages ses pires heures de solitude ? Lorsqu'il était au loin, et qu'elle n'avait aucune nouvelle, et qu'elle attendait des semaines, des mois, imaginant qu'il était mort, quelque part dans des pays en guerre ou à la lisière des conflits, se précipitant sur la lettre qu'elle recevait enfin, datée du mois précédent, sous l'enveloppe abîmée, froissée, parfois même ouverte et maladroitement recollée – ou pas. Lisant comme elle se serait nourrie les mots distants, presque froids, qu'il avait pris la peine de lui écrire pour lui apprendre que tout allait bien. Tout allait bien ? Pour qui ?
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