Clara Malraux, nous avons été deux
EAN13
9782246757214
ISBN
978-2-246-75721-4
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
480
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
522 g
Langue
français
Code dewey
848.9109
Fiches UNIMARC
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Clara Malraux

nous avons été deux

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Rencontre du soir

Rue de l'Université, juste en face de ce qui est aujourd'hui le musée des Arts Premiers, à deux pas de la tour Eiffel, un quartier tranquille et bourgeois. Au printemps 1978, Clara Malraux me reçoit une fin d'après-midi, dans un petit appartement sur cour qui déborde de livres, de tableaux, d'objets d'art hétéroclites. Je remarque une tête de pierre asiatique qui a les traits d'une déesse grecque et un meuble étrange, qu'on pourrait croire venu des Mille et Une Nuits.

C'est une vieille dame, au visage plissé et expressif, qui a passé quatre-vingts ans. Toute frêle, le cheveu plus blond que gris, vêtue simplement d'une jupe et d'un pull-over, elle est venue m'ouvrir la porte avant de regagner, d'un pas vif, un gros fauteuil capitonné où elle s'est posée avec la souplesse d'un chat. Son sourire m'a aussitôt frappée : un sourire de jeune fille, joyeux et communicatif.

Elle a accepté de bonne grâce un entretien et répond à toutes mes questions avec un sérieux qui me surprend de la part d'une personne réputée pour sa fantaisie et sa causticité. Durant la conversation, elle se montre plus rugueuse que charmeuse, plus âpre que je ne croyais. C'est une championne de l'ironie, surtout quand on aborde le point sensible – Malraux, mort deux ans auparavant. Elle semble ne jamais se départir de la rancœur qu'elle lui porte. Ses critiques fusent, habilement distillées, surtout lorsqu'il s'agit de Josette Clotis, sa grande rivale. L'âge ne l'a pas adoucie. Au passage, elle envoie quelques piques à des contemporains. Gide par exemple en prend pour son grade. Elle n'est pas du genre à admirer les gens célèbres. Elle aime penser, juger par elle-même. On la sent libre de s'exprimer, quitte à choquer l'interlocutrice venue l'interroger sur sa vie, ses expériences de femme et son aventure d'écrivain.

La liberté, c'est ce qu'elle offre de plus évident. Avec cette qualité assez rare chez les vieilles personnes et d'ailleurs chez la plupart des gens : l'insolence. Par tournure d'esprit, elle campe du côté du cocasse, du paradoxe, de l'inattendu. Il y a même chez elle – je pus vite m'en apercevoir – un goût pour la provocation : sa manière de montrer qu'elle n'était pas un mouton de Panurge. Elle m'a semblé très attachée à paraître – et à être – anticonventionnelle. Elle m'a, par exemple, très librement avoué qu'elle fumait l'opium depuis ses séjours en Indochine et n'y avait jamais renoncé. Ce qui l'ennuyait – elle me le confessait en riant –, c'était la Révolution iranienne... Elle allait perdre le fournisseur qui l'approvisionnait depuis des années et devoir renoncer à l'opium.

Ses éclats de rire restent intacts pour moi. Je me disais, je me dis toujours que c'est bien de vieillir comme ça, avec encore le goût de vivre et je me rappelle très bien la lumière qui pétillait dans ses yeux gris.

Elle avait été dans une précédente existence la femme d'André Malraux, sa première épouse. Mais elle était aussi, sous ce nom qu'elle était fière d'avoir gardé « contre vents et marées », l'auteur de Mémoires que j'admirais. Leur style primesautier et la passion qui les animait page après page, malgré la rupture, les drames et le passage du temps, m'avaient captivée.

Je la revis quelques jours plus tard, dans un décor tout différent, où une équipe de télévision avait eu l'idée de la filmer, à propos d'André Malraux, bien sûr, qui était le héros de l'émission : un compartiment somptueux de l'Orient-Express. Installée dans son pullman de première classe, comme une héroïne de cinéma, elle paraissait aussi à l'aise sur le velours rouge, parmi les vieux ors du passé que sous les projecteurs. Une vraie star. Le train devait évoquer ses nombreux voyages vers l'Orient, en compagnie de son ex-mari : leurs pérégrinations en Indochine dans ces années folles qui, pour eux deux, l'avaient été vraiment.

Rajeunie, pimpante, elle avait cette fois, par intermittence avec sa naturelle gaieté, un ton mélancolique. A plusieurs reprises devant la caméra, dans ce décor à la Garbo, elle allait avouer que la vie l'avait blessée et, tout particulièrement, l'amour. Elle avait partagé beaucoup de choses avec Malraux : la passion des livres, de l'art et des voyages, le goût insensé de l'aventure et la liberté de vivre à grandes guides, quelles que soient les difficultés ou les circonstances. Avec lui, disait-elle avec du vague à l'âme, elle ne s'était jamais ennuyée. Elle avait assisté à la naissance de ses premiers livres et les avait tous lus en manuscrits. Il tenait alors à son jugement autant qu'à sa présence à ses côtés – une présence dont je pouvais constater qu'elle était toujours tonique et chaleureuse.

Elle parlait sans gêne ni fausse pudeur, non seulement de l'écrivain ou de l'aventurier, mais de l'homme Malraux. Elle ne scellait rien de leur vie privée, partagée pendant plus de quinze ans, de leurs adultères respectifs ni du « plaisir » qu'il lui donnait. Cela m'autorisait à lui poser des questions indiscrètes et j'osai même lui demander :
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