L'art d'être pauvre
EAN13
9782246689614
ISBN
978-2-246-68961-4
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
409
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
432 g
Langue
français
Code dewey
843
Fiches UNIMARC
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PREMIERE PARTIE?>« La vie ne vaut rien,mais rien ne vaut une vie. »André Malraux?>Chapitre 1?>Le 30 janvier 1950, depuis un mois déjà, le xxe siècle entamait la seconde partie de sa course. Tout concourait à ce que celle-ci soit la plus heureuse. Si nous n'avions décidé d'y inviter le mal de vivre.Pour moi tout commence à la fin de ce dimanche d'hiver. Car je suis né un dimanche. On me l'a assez souvent fait remarquer, pour que je le prenne comme un reproche. Comble de malchance, ce soir-là, mon accoucheur dînait en ville. Il s'est fait un peu prier. Avant de rallier en smoking la clinique du Belvédère, à Boulogne, où l'affaire se présentait mal.Sans doute peu pressé de venir au monde, j'avais pris du retard. Ma tête, devenue trop grosse, ne passait plus. On prononça le mot de forceps. Pour la seule fois de sa vie, ma mère, comme possédée par le démon, hurlait des insanités. Quant à mon père, pour qui c'était la première fois, il gisait, prostré, parmi les bouquets de fleurs, sur un banc du couloir. Avec le vague sentiment d'avoir commis une erreur. L'avenir, hélas, le confirmera dans cette impression. Mais n'anticipons pas !Tandis que l'illustre praticien enfilait hâtivement sur sa tenue de soirée une blouse douteuse, ma grand-mère, au comble de l'égarement, laissa subitement échapper : « Docteur, je vous en prie, sauvez la mère ! » On m'a rap-porté plus tard ce propos excessif. C'est bien le seul qu'ait tenu à mon égard une femme qui, depuis lors, m'a aimé d'une passion exclusive.Mon apparition ici-bas a, certes, été très pénible. Mais, en parfait homme du monde, l'excellent accoucheur nous a épargnés, ma mère et moi. Avant de retourner prestement vers son dîner. Dans ma famille où il ne se passait jamais rien, cette soirée mouvementée laissa longtemps un souvenir de cauchemar. A peine dans les bras de ma mère j'ai poussé, paraît-il, un épouvantable cri d'effroi. A croire que je savais ce qui m'attendait.J'arrivais en retard, un jour férié. Je venais de mettre les jours de ma mère en péril. Quant à la clinique, certes élégante, elle était, notoirement, la moins efficace des environs du bois de Boulogne. Pour moi la vie commençait comme elle devait continuer : en désordre.Je n'ai jamais ressemblé, dans mes langes, à ces petites saucisses marbrées de plaques rouges. A ces nourrissons chiffonnés et grognons devant lesquels s'attendrissent les familles.J'étais un petit garçon tout fini : cheveux blonds et bouclés, ongles de nacre et yeux bleus. Comme ces baigneurs en plastique qu'on trouve dans les boutiques de jouets.La nature, de surcroît, m'avait doté d'un superbe sexe de garçon. Or ma famille n'avait rien contemplé de tel depuis le début du siècle. Je suis né parmi des femmes qui, pour cause de guerre ou par manque de chance, vivaient entre elles. Vierges ou veuves, sans homme et sans rancune, elles formaient un pensionnat hors d'âge, autour duquel s'étaient agrégées des voisines, des parentes, des amies de pension... dont la situation était comparable et d'ailleurs insoluble : la grande boucherie de 14-18 ayant raflé la plupart des hommes disponibles. A la périphérie de ce clan très solidaire, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, gravitait un deuxième cercle, féminin lui aussi, mais financièrement dépendant du premier. Il se composait de lingères, de couturières en journée, d'anciennes gouvernantes et notamment de vieilles demoiselles très croyantes. Celles-ci assurant la liaison entre l'Eglise et une famille qui n'entretenait avec les curés que des relations de pure convenance.Toutes ces femmes, que par commodité j'appellerai mes tantes, ont érigé un solide rempart d'affection autour de mes premières années. Ma mère approchant de la quarantaine, on ne m'attendait plus. Aussi ma naissance avait-elle été vécue comme un miracle. C'est dire que je conserve de mes débuts dans la vie une impression de paradis perdu. Lorsqu'on a été le jeune seigneur d'un royaume prosternéà vos pieds, toutes les conditions sont réunies pour devenir, plus tard, l'un de ces chevaliers errants à la recherche de leur couronne perdue.Le club très fermé dont je suis devenu le polygone de sustentation était régi par des règles tacites que personne n'enfreignait. On n'y parlait ni de politique, ni de sa propre santé, ni d'argent. Il régnait chez ces femmes qui auraient dûêtre tristes, une très grande bonne humeur. Toutes s'adoraient. Toutes s'imitaient. Elles échangeaient leurs vêtements et sur le monde des vues qui les mettaient d'accord. Aucune n'était riche. Aucune n'imagina jamais être pauvre. D'ailleurs on ne dépensait guère. La cellule familiale était une sorte de société anonyme qui pourvoyait à tout. Encaissant des loyers, des fermages, des dividendes... de vieux administrateurs au-dessus de tout soupçon réglaient les frais courants. On vivait dans des appartements hérités et des mobiliers disparates, fruit de nombreux partages. Les marqueteries du xviiie siècle y côtoyaient le Louis XVI-1900 et ces objets exotiques rap- portés de Chine ou de l'Orient compliqué, par des parents diplomates. En tout cas on n'achetait jamais rien.
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